lundi 6 juin 2016

Identités (2)

  Longtemps, être français a consisté à être fidèle. À une famille, à une terre, à un paysage, à un passé, à un homme. Aux Capétiens, à l'Île-de-France, à nos morts et à nos héros, à saint Louis, à Jeanne d'Arc, à la Déclaration des droits de l'homme, à la Nation, à l'Empereur. Les traîtres étaient ceux qui n'étaient pas fidèles et qui, oublieux de ce qu'ils étaient et de leurs obligations, se mettaient au service des princes étrangers, comme ce connétable de Bourbon passé à Charles Quint et à qui Bayard faisait honte en mourant.
Les portes de leurs palais étaient peintes en jaune et leurs noms étaient voués à la malédiction des générations successives. Être français était un devoir, un bonheur, une gloire. Cette gloire dure jusqu'à Austerlitz, jusqu'à Verdun et au Chemin des Dames, jusqu'à Bir Hakeim. On se faisait tuer pour elle avec beaucoup d'allégresse, comme à Agincourt, à Fontenay, à Waterloo, à Malakoff ou à Reichshoffen, ce qui était une catastrophe. On était français pour le meilleur et pour le pire, et on admirait les Anglais, qui étaient d'ailleurs perfides et incompréhensibles, pour leur devise merveilleuse : "Right or wrong, my country." Rien n'était plus étranger aux Français du Grand Siècle, du siècle des Lumières, de l'An II, du Grand Empire, de la Belle Époque, que la mauvaise conscience.
  Au fil des ans et des régimes, la notion de Français avait évolué. Elle s'était épurée et élargie. Avec les Lumières, les philosophes, la Révolution, elle était devenue plus abstraite. La fidélité à une famille et è une terre s'était changée en fidélité à une idée et à des valeurs. Les citoyens succédaient aux sujets. La Nation remplaçait le Roi. L'Empire, avec Napoléon, faisait la synthèse de la Révolution et du Roi. C'était la Révolution bottée qui s'incarnait en un home plus autoritaire et plus isolé que ne l'avait jamais été le système monarchique. Pendant des siècles de monarchie, être français avait été une ambition dynastique, provinciale, centripète et rassembleuse. À travers beaucoup de détours et de contradictions, être français devenait une mission républicaine, centrifuge et universelle. Être français était un honneur et un amour qui reposaient sur une valeur qui a disparu presque totalement : le sacrifice. C'était une affaire entendue et qui allait sans dire : on se sacrifiait pour la France. Au-delà de leurs querelles et de leurs oppositions, tous les secteurs de la société communiaient dans cette conviction. Les poilus acceptaient de mourir parce qu'ils étaient français et les classe dites "dirigeantes" ou "possédantes", les vieilles familles entichées de leurs privilèges, les bourgeois enrichis ou avides de s'enrichir acceptaient aussi de mourir parce qu'ils étaient français. Les derniers, sans doute, à répondre à ce portrait étaient ceux qui avaient suivi de Gaulle, sans être sûrs de l'emporter mais parce qu'il fallait sauver ce qui pouvait être sauvé, ceux de la France Libre, les aviateurs de Normandie-Niemen, les résistants de l'intérieur. Au début des années soixante, une formule de J.F. Kennedy traduisait assez bien cette vieille tradition française : "Ne vous demandez pas ce que la nation peut faire pour vous ; demandez-vous ce que vous pouvez faire pour la nation."
  Être français était une dignité qui s'appuyait sur une réalité et sur une espérance : la réalité était dans le passé ; l'espérance dans l'avenir. Nous étions fiers de notre passé, de tout notre passé. "Je suis solidaire de tout, disait Napoléon, de Clovis au Comité de Salut public." Être français consistait à connaître le passé, à s'en souvenir, à le revendiquer et à s'inscrire dans une histoire. L'école républicaine a joué à cet égard un rôle décisif dans la formation et la préservation d’une conscience nationale. Elle a pris le relais de la soumission religieuse, de l’honneur féodal, de l’enthousiasme révolutionnaire. Elle a appris aux enfants qu'elle accueillait sous ses préaux à se connaître comme Français. Être français, c’était être passé entre les mains de ceux qu’on a très bien appelés les hussards noirs de la République et qui se faisaient de leur vocation quasi religieuse au sens originel du terme : «qui relie», l’idée la plus haute et la plus exigeante. Le passé n’était pas seul à soutenir l’édifice de la nation française : il y avait aussi l’avenir. Être français, ce n‘était pas seulement être l’héritier d’une tradition : c’était aussi être porteur d’une espérance. Etre français n’était pas une rente : c’était un processus, un devoir, une force, un mouvement. Il s’agissait d’abord, à partir d’un territoire minuscule qui se limitait à l’Île-de-France,  de regrouper toutes les régions où se querellaient les tribus gauloises et où l’influence de Rome s'était fait largement sentir ; il s’agissait ensuite de faire rayonner, de Descartes à Diderot, de Montesquieu à Hugo, de Lazare Carnot à Zola, les idées des Français. Comment ne pas voir qu‘être français était une diversité ? C’était aussi une unité.
  Diversité et unité se sont incarnées dans la monarchie, dans la Révolution, dans l'Empire, dans la République. Être français, c'était avoir un peu de l'esprit d’Henri IV, des Mortemart, de Voltaire et des philosophes,  de Jean-Jacques Rousseau et de Chateaubriand, de Gavroche qui se faisait tuer sur les barricades et du titi parisien qui faisait rire les badauds, du chauffeur de taxi qui épatait les touristes et du mineur polonais qui était devenu plus français que les Français. Il y avait de tout, chez les Français : de l'ironie et du sentiment, du panache à la Cyrano et de la lucidité à la Gide, de la drôlerie et de l'émotion, de la folie et de la raison. La diversité des paysages, diversité des tempéraments, des opinions et des idées est le propre des Français. Mais de cette diversité naissait une unité. On disait "c'est très français !" d'une Parisienne élégante. On disait "c'est très français !" d'une charge héroïque. On disait "c'est très français !" d'une conversation un peu brillante ou d’un mot réussi. On disait "c'est très français !" de Jeanne d’Arc et de Feydeau. Ce qui était français, c’était la mémoire et le souvenir dont s’occupait un Bergson ou un Proust et ce qui était français, c’était l’espérance dont nous parlait Péguy.
  Les Français avaient le sentiment d'être des héritiers qui préparaient l’avenir. Avec une histoire qui remontait à nos ancêtres les Gaulois et à Jules César, ils s’y connaissaient en tradition. Et, mieux que personne, avec leur 14 juillet et leur 4 août, avec leurs rois guillotinés ou chassés (et pourtant vénérés), avec leur Comité de Salut public et avec leurs Trois Glorieuses, ils s’y connaissaient en révolution. Les Français savent à merveille concilier les contraires. Vers la fin de leur grande histoire, la tradition et la révolution ont fini par se confondre : la tradition française, c’était la révolution. La révolution pour eux, bien sûr. Et aussi pour les autres. La guerre libératrice et révolutionnaire était chargée de répandre dans l’Europe et dans le monde les idées très françaises de liberté, d’égalité, de vertu républicaine. Alejo Carpentier raconte dans Le Siècle des Lumières comment les droits de l’homme arrivaient dans la Caraïbe avec la guillotine. Voilà l’explication des guerres républicaines et des guerres de l’Empire : nous exportions la liberté à la pointe des baïonnettes.
  Tout cela aboutit à la formule de Malraux : la France n’est jamais plus grande, la France n’est jamais plus la France que quand elle est la France pour le monde entier. Être français a fini par se confondre avec être universel. Les choses deviennent difficiles. Impossible de parler de la France sans parler de cette vocation à l’universel et sans parler de son Empire. Longtemps, la France s’est confondue avec ses fameuses frontières naturelles. L'empire colonial français, est-ce le couronnement de l’édifice ou le début de la fin ? Comme tout processus, le processus français contient en lui-même les germes de son déclin. Les étapes s'appellent Diên Biên Phu, les Aurès, Évian. La politique est une fidélité et c’est l’art du possible. Qui refuserait de reconnaître aujourd’hui que, dans la douleur, Mendès France a été un grand Français ? Et qui refuserait de reconnaître que le second de Gaulle, celui de la révision déchirante, est aussi grand que le premier, celui de la tradition et de la fidélité ? Être français aujourd'hui est une tâche infinie : il s'agit à la fois d'être fidèle au passé, à sa grandeur, à sa gloire et de préparer un avenir radicalement différent du passé ­­­­­­­‑ le siècle écoulé a vu les ruptures les plus fortes de toute l'histoire des hommes ‑ et plus imprévisible que jamais. C'est un sacré défi.

Jean d'Ormesson ‑ Le Figaro, 10 juillet 2004 ‑ dans Dieu, les affaires et nous. Chronique d'un demi-siècle

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